“Changer le regard sur le handicap et accompagner les personnes déficientes visuelles sur le chemin de l’autonomie, c’est le défi que lance la Fondation I See ”
- Frédéric Storme -

Témoignage de Sabine

Illustration : Portrait de Sabine

Sabine est franco-espagnole, traductrice-interprète et installée depuis 2008 à Bruxelles. Non-voyante de naissance, elle perçoit un peu la lumière et a vu vaguement les couleurs dans son enfance. C’est avec une volonté teintée d’insouciance que cette jeune femme dynamique et élégante traverse la vie. Elle nous embarque aujourd’hui dans son univers et nous partage son expérience.

Sabine est née à Madrid mais, de ses 3 ans à ses 9 ans, elle a vécu dans un phare à Cadaqués, en Catalogne. « Je vivais en pleine nature, au bord de la mer. Nous faisions beaucoup de bateau, partions à la pêche. J’ai grandit dans un univers hyper sécurisé : pas de circulation, peu de gens. Je n’avais peur de rien et cela m’a beaucoup aidé à développer mon rapport à l’espace et ma mobilité. J’allais à l’école du village, tout le monde me connaissait. A cet âge là, je n’avais absolument pas conscience d’être différente. »

A l’âge de 9 ans, Sabine est retournée vivre à Madrid. Un changement d’univers radical où elle a pris conscience à la fois de ses limites et de sa différence : «  ç’a été un choc pour moi. J’étais entourée de voitures, il m’était impossible de me déplacer seule, c’était dangereux et j’étais trop petite pour apprendre certains trajets. J’ai poursuivi ma scolarité au Lycée Français mais les autres enfants ne me connaissaient pas et ils m’ont fait sentir ma différence.  »

Sabine est aujourd’hui traductrice et interprète de conférences au Parlement Européen. Un poste décroché à l’issue d’un parcours académique bien rempli. « Mes parents ont beaucoup misé sur mon éducation et ils ont beaucoup pris en charge eux-mêmes. Quand j’avais quatre ans, ma mère m’a appris le braille avec des jeux d’enfants. Arrivée à l’école je connaissais déjà toutes les lettres et les chiffres. Jusqu’à mes 14 ans, elle a fait beaucoup de travail de transcription pour que je puisse suivre les cours dans l’enseignement ordinaire. Mon père a cherché pour moi des solutions au niveau informatique, des imprimantes braille. Dans les années 80, ce n’était pas courant et nous avons dû faire venir du matériel des Etats-Unis. Au début, j’étais également suivie par la ONCE, l’organisation espagnole d’accompagnement des personnes déficientes visuelles. Mais ce n’est pas suffisant en soi et le soutien de mes parents a été essentiel. Lorsque j’ai intégré le Lycée Français, je n’ai plus eu droit au soutien de la ONCE et à l’âge de 14 ans, je suis partie en France pour poursuivre ma scolarité. J’étais en internat à l’institut Montéclair à Angers !! (j’en profite pour leur dire bonjour, si jamais ils font un tour sur le site de la Fondation !) où je bénéficiais du soutien scolaire mais la journée, j’étais dans une classe ordinaire. La séparation a été difficile mais mes parents ont tenu à me donner les meilleures chances pour avoir une formation de qualité avec tout l’encadrement que cela suppose.
Après mon bac, je suis revenue en Espagne pour faire mes études. J’ai toujours rêvé d’être interprète : j’adorais les langues, voyager, le monde des relations internationales… bref, Je trouvais ça glamour ! J’ai donc fait mon Master à Madrid, dans une toute petite université où j’ai passé quatre années géniales. Je suis partie en Erasmus en Angleterre, j’ai fait des stages à l’étranger et puis j’ai fait un Master à Edimbourg pour parfaire mon anglais. J’ai commencé à travailler à la ONCE, comme interprète et traductrice. A la fin de mon parcours chez eux, j’ai eu l’occasion de faire un stage au Parlement Européen. Je suis tombée amoureuse du Parlement. La première fois que j’ai assisté à une réunion je me suis dis que je devais arriver à y travailler coûte que coûte. J’ai passé mon examen en 2007.  »

Un parcours brillant, apparemment sans embûches où tout à l’air de s’imbriquer parfaitement… Mais l’arrivée de Sabine à Bruxelles n’a pas été si simple : « c’était l’atterrissage le plus difficile de ma vie – et pourtant ce n’était pas le premier… Il y avait tant d’obstacles, d’embûches mentales, sociales et urbanistiques. Une telle accumulation… j’ai trouvé ça très dur. »
La Belgique, pourtant réputée pour sa sympathie, serait-elle un pays si peu accueillant pour les personnes déficientes visuelles ? Est-ce une question de volonté politique ? De mentalité ?
«  Je suis frappée par le peu de personnes non-voyantes présentes dans les rues en Belgique. C’est flagrant aussi que les gens ne sont pas habitués à en côtoyer, même s’ils sont d’une gentillesse touchante. Quand je suis arrivée ici, j’étouffais littéralement : les gens se jetaient sur moi dans la rue pour m’aider, souvent maladroitement. En Espagne, encore aujourd’hui la plupart des non-voyants vendent des billets de loterie dans les rues. Je ne suis pas d’accord avec le fait que ce soit l’occupation principale des aveugles, mais au moins les espagnols sont habitués à nous voir dans les rues. Moi même j’ai fait des remplacements de vendeurs comme job d’été quand j’étais étudiante. Au niveau de l’espace public, il y a beaucoup de lacunes aussi. Les marques au sol dans la rue et dans le métro sont approximatives, il n’y a pas de plans en relief en format papier. En plus, j’ai du attendre deux ans avant d’avoir des cours de locomotion. J’ai donc appris beaucoup de trajets par moi-même. J’adore l’orientation et j’adore le challenge mais là c’était trop. Il faut se rendre compte ce que c’est comme usure, comme épuisement de tout apprendre seule. Aujourd’hui je me sens bien à Bruxelles. J’ai rencontré plein de gens dans mon quartier et mes activités ; j’ai découvert toute la vie culturelle : j’ai fait du solfège, du chant et de la guitare. C’est essentiel de continuer le travail de sensibilisation et d’information pour que les mentalités évoluent.  »

Au placard le jean et les basket : Sabine, est avant tout une femme et nous réconcilie avec l’élégance à la française
«  J’ai toujours fait très attention à mon look. Je dois tenir ça de ma grand-mère qui était une femme très coquette et m’a transmis l’amour des belles choses. Ma mère aussi disait toujours que les non-voyants sont beaucoup plus regardés que les autres et qu’il faut donc être particulièrement attentif à son apparence. Pour les achats, je me fais souvent accompagner par ma mère ou par une amie, surtout pour les achats importants. J’aime aussi faire du shopping seule mais j’achète alors des petites choses peu couteuses ou des basiques. Les vendeuses à Bruxelles sont généralement d’assez bon conseil et ne poussent pas trop à l’achat. J’ai clairement mes boutiques de prédilection, où on me connaît et où j’aime aller pour la qualité des vêtements et la gentillesse des conseillères.  »

Malgré son handicap, Sabine travaille, a plein de loisirs, voyage beaucoup. Sa déficience visuelle ne semble pas être un obstacle majeur. Quel est donc son secret ?
« J’oublie très souvent que je ne vois pas. Je n’y pense jamais. Je ne suis pas frustrée de ne pas voir un coucher de soleil ou un lever. Ça m’est égal. Il y a tant d’autres choses dont je peux jouir pleinement : j’adore la musique, je rencontre plein de gens. Et puis surtout, je pense que je peux tout faire et je fais tout. C’est sur, je suis souvent un peu fatiguée à la fin de la journée mais c’est ma façon de fonctionner. J’aime la vie et je suis convaincue que tout est possible ! »

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Ibrahim est un jeune bruxellois de 27 ans, curieux et débordant d’énergie qui a participé récemment à nos ateliers d’accompagnement à l’insertion (...)

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